Mon village andalou

Nous avons vécu 17 ans dans la Contraviesa de Grenade, le versant maritime d’un relief plus connu sous le nom de Alpujarra Baja.

C’était dans un hameau éloigné de la ‘civilisation’ : une demi douzaine d’habitants, du courant électrique, de l’eau courante, une église fermée mais ni commerce ni services… ni bistrot ! Et à l’époque aucune couverture téléphonique. Nous y avons pourtant passé des années heureuses et tranquilles !

Une fois par semaine passait le facteur sur sa mule. En hiver quand il pleuvait il restait chez lui, de l’autre côté de la montagne. Sa tournée de 45 km lui prenait la journée. Cet «homme de lettres» avait une particularité : il ne savait pas lire !

Il commençait son parcours par notre maison où nous l’aidions à classer le courrier par destinataire. Il ouvrait les doigts d’une main et y glissait en forme d’éventail les enveloppes pour chacune des 5 familles de cette époque et partait en chantonnant faire sa distribution dans le village.

Un jour atteint par la limite d’âge il n’est plus venu et personne ne s’en était rendu compte en ‘haut lieu’. On ne l’a pas remplacé et nous avons dû aller chercher le courrier en plaine. Nous sommes donc devenu à tour de rôle facteurs ruraux… mais sans rémunération ni remboursement des frais d’essence. Autres temps !

Le dimanche c’était la réunion bon enfant sur la place de l’église pour accueillir le boulanger, lui aussi à dos de mule, pour lui acheter le pain de la semaine. Et une fois par mois le petit camion de l’épicier sur la place à l’entrée du village. C’était le bon temps car assez vite tous ces services ont disparu mais ce qui est resté c’est le bon sens terrien :

Nous avions emmené en voiture une dame du village. Magistrale leçon de géographie vernaculaire: «Ici c’est la terre d’un cousin (primo), ici les amandiers de mon beau-frère (cuñado), là-bas le pré de ma belle-mère (suegra), ce parchet appartient à ma belle-fille (nuera)». Abrégeons car les familles andalouses sont nombreuses et celle de notre passagère: infinie! «Ici, avant la piste carrossable, il y avait un sentier. Le terrain situé en dessus appartient à ma famille. La machine qui trace une route à flan de coteau mord toujours sur la propriété amont, donc la nôtre… et c’est celui du dessous qui récupère toute notre bonne terre». Vous avez dit bon sens ? 

(Ce texte rejoindra ma page spéciale ‘Histoires ethno’. Jetez-y un coup d’œil !)