Une vie de borgne (Chapitre 6)

Second chapitre de la genèse de mon handicap

La révélation

Mes parents avaient des revenus plus que modestes et les assurances sociales n’existaient pas. Simple bûcheron mon père faisait pourtant partie d’une loge maçonnique, mais il ne m’a jamais dit ce qu’il était allé chercher ou trouver dans cette société, alors plus secrète que de nos jours. Point positif, un ‘vénérable frère’ était professeur d’ophtalmologie à l’Université de Genève. C’est donc à 5 ou 6 ans lors d’une consultation, paraît-il à prix d’ami mais tout de même fort couteuse, chez cette pointure en blouse blanche que j’ai appris la vérité qui devait conditionner toute mon existence : j’étais borgne, un mot que je ne connaissais pas.

 Je souffrais (et souffre encore !) d’une malformation congénitale du nerf optique.

Le suivi de mon cas (en vérité il n’y avait rien à suivre !) incomba à notre oculiste de famille, qui pratiquait le peu qu’il savait faire, prescrivant par exemple un bandeau occulteur sur l’œil valide afin de forcer ‘l’autre fainéant’ à travailler. Ce traitement moyenâgeux fût aussi inefficace que traumatisant pour moi, ajoutant encore de la confusion à mes mouvements et des chocs contre les tables !

Il croyait peut-être à un miracle cosmique… mais surtout il n’avait rien compris à cette malformation du nerf optique. Il pensait soigner la faiblesse d’un œil qui louche (strabisme) et que le corps met parfois hors service : on parle alors d’amblyopie. A part le diagnostic du professeur genevois, personne n’avait fait le rapport entre mon strabisme et la borgnitude, même pas le fameux Hôpital Jules Gonin de Lausanne dont je vous ai déjà parlé. On ne saura jamais s’il y a une relation de cause à effet entre ce court-circuit dans la ‘câblerie nerveuse’ et la ‘divergence’ de parallélisme de mes yeux.

La conséquence la plus visible du strabisme est esthétique, mais elle a eu le mérite de révéler ma borgnitude, amblyopie ou non !

Vivre, boire et manger avec un seul œil, c’est compliqué !

Une vision monoculaire sous-entend une vie de lutte sans relâche ni répits. Une attention permanente, une débauche de montées d’adrénaline, de peurs et de questions.

Hors de son lit un borgne ne peut jamais se permettre une seconde d’inattention, subissant stress et agressions permanents.

Avant de descendre d’un trottoir sur la chaussée, avant de se lancer dans une pente à skis, en quittant un stop au volant et surtout avant d’entrer dans une demeure inconnue, je dois toujours scruter la pièce ou le terrain en pratiquant ma fameuse ‘pseudo parallaxe’ par hochement latéral de la tête, pour analyser les divers plans et avoir une idée à peu près satisfaisante de l’inconnu que représente chaque pas.

Toute situation nouvelle est hostile. Entrer dans un espace inconnu engendre une quasi ‘paralysie’ si je ne peux pas utiliser mes deux mains, presque à l’image d’un aveugle, pour une gestion tactile des mouvements. En essayant toujours de le faire discrètement je ‘laisse traîner mes paluches’, effleurant chaque meuble, chaque chaise, chaque paroi… parfois, sans le vouloir mais sans en souffrir (!), effleurer aussi certaines rotondités féminines !

Et les plaisirs de la table ? Assis, il m’est impossible de remplir, même mon propre verre, d’où l’obligation de me lever. Là encore l’opération se termine presque toujours en catastrophe ! Je dois ‘localiser tactilement’ le verre avec une main et de l’autre commencer à verser en mettant en contact le récipient avec le goulot de la bouteille, puis en levant cette dernière… presque toujours au détriment de la propreté des nappes.

Vous comprendrez que j’essaie de ne jamais servir mes invités et je saisis n’importe quel prétexte pour qu’ils le fassent eux-mêmes, car je refuse que ma maladresse déclasse un grand cru en… de vin de ‘table’ ordinaire !

A la fin du repas c’est la délivrance, car je peux reculer ma chaise, m’installer en biais, une habitude pas très correcte mais indispensable à un bavard d’après repas, habitué à utiliser ses mains à la mode italienne. Le nom du cyclope Polyphème, fils de Poséidon signifie : « abondant en paroles ». Pourrait-on dire que n’avoir qu’un oeil prédispose mythologiquement à être bavard ?

Reculer ma chaise me permet de sortir de mon stress récurent à table. Je peux enfin poser un coude sur la nappe (Ô ma chèèèère quelle tenue !) à titre de point d’appui et de repère physique, à partir duquel je peux apprécier la localisation de tout ce qui constitue l’après repas, pour prendre en main mon verre sans aucun effort de concentration, une véritable délivrance quoi !

A votre bonne santé…

Pour le dessert, vous reprendrez bien une petite pensée, non ?

Entre quat’z yeux

  Situation très improbable pour moi, a moins de rencontrer un ‘trivoyant’

4 commentaires sur “Une vie de borgne (Chapitre 6)

  1. 28 ans de mariage aujourd’hui… avec un borgne!! C’est presque impossible d’imaginer comment tu le vis et j’apprends encore aujourd’hui certains détails en te lisant! ❤️

    Aimé par 1 personne

  2. Je lis, je vous l’avoue, ce que vous écrivez avec beaucoup d’intérêt, car la perception du monde tel que vous dévoilez est, je trouve, différemment passionnant, et le plus émouvant dans votre récit sont les mots ci-dessus d’une femme qui en apprend tout autant alors qu’elle vit avec vous, joyeux anniversaire de mariage ! très bon week-end

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