Une vie de Borgne (Chapitre 7)

Vous avez dit handicapé ?

S’agissant de la borgnitude, j’emploie souvent le mot handicapé mais, au fait, qu’est-ce qu’un handicap ? On pense tout de suite à para ou hémiplégique mais il peut s’agir aussi d’une simple claudication, d’une gêne physique, une ouïe ou une vue diminuée. C’est un sujet très délicat que je laisse à votre appréciation.

A la fin des années 50, l’équipe de scouts dont j’étais responsable était ‘marraine’ d’une troupe EMT (Éclaireurs Malgré Tout). Ils étaient pensionnaires d’une institution pour sourds (*). J’ai donc eu à plusieurs reprises la chance de leur rendre visite et de les voir essayer d’apprendre à parler malgré leur surdité. Au milieu du siècle passé, les moyens étaient aussi archaïques que ceux que je connaissais en matière de traitement des yeux. Nos petits handicapés étaient assis devant un miroir et tentaient de produire des sons à travers la flamme d’une bougie. Le vacillement de cette flamme leur donnait la notion de puissance du souffle. Leur assiduité était impressionnante mais les résultats n’avaient rien d’exceptionnel ! Et pourtant, si vous aviez vu leur enthousiasme et leur bonheur…

(*) L’expression SOURD-MUET est une incongruité. On est sourd parce qu’on n’entend pas et le mutisme n’est que la conséquence de la surdité. Ne pas confondre muet avec aphone. La messe est dite. J’ai eu l’occasion de côtoyer des sourds qui parlaient, bien sûr pas avec l’éloquence d’un ministre, mais qui parlaient. C’est d’autant plus facile actuellement avec les progrès électroniques, informatiques et didactiques de permettre à des sourds d’échapper à cette stupide appellation de sourds-muets.

Un enfant très diminué physiquement m’a un jour donné ‘sa’ version du handicap. Lisez ou relisez un texte que j’ai publié en 2017 sur ce blog, donc un « Best of »


Borgne mais tout de même pilote de montgolfière pendant quelques années, je participais à la célèbre semaine des ballons de Château d’Oex. Un jour que les conditions météo n’étaient pas très bonnes pour décoller, notre commanditaire (maintenant on dirait ‘sponsor’) nous avait demandé de faire du captif pour des gosses handicapés. Un ‘captif’ consiste à gonfler le ballon, le retenir avec 3 cordes de 60 mètres et faire des « ascensions » d’une quarantaine de mètres. Une attraction de fête foraine quoi !
L’aérostat étant prêt, je m’intéresse aux gosses. Et là c’est un choc… Tous en chaise. Leur état ? Tous très très… non je me refuse à trouver un qualificatif, c’est un souvenir trop bouleversant.
C’est Michel, mon collègue pilote, qui est aux commandes. On embarque une infirmière et, profitant de ma bonne condition physique, j’officie comme chargeur, empoignant chaque enfant pour l’extraire de sa chaise et à bout de bras je le passe à l’infirmière dans la nacelle, où on avait installé un siège car vous pensez bien que nos petits passagers ne pouvaient pas se tenir debout, même pour les quelques minutes que durait l’ascension. Que de joie j’ai lu dans leurs yeux !
La suite ? Comme on le dit au basketball : ‘Arbitre, je demande un temps mort’, car devant mon clavier, me remémorant cette histoire d’il y a près de 30 ans, j’en ai encore les larmes aux yeux…
Vous savez que je porte les traces d’un strabisme convergeant, oui je louche un peu, merde… Mais, coquetterie masculine aidant, je présente toujours mon ‘bon profil’ et il faut être futé pour déceler ce ‘défaut de fabrication’ au premier coup d’œil, surtout avec mes lunettes de haute montagne très foncées.
Et pourtant…
Pendant l’une des ascensions navettes du ballon, je m’installe sur une chaise près des enfants. L’un d’eux me toise et me pose une question que j’ai de la peine à comprendre tant son élocution est à l’image de son état physique… « T’as quoi à l’oeil ?» « Rien !» « Mais… t’as quelque chose à l’oeil !» répète avec insistance mon interlocuteur.
Je lui avoue être borgne.
Vous attendez une chute à cette histoire ? Tenez-vous bien et écoutez ce gosse, me dire, dans un immense éclat de rire satisfait :

« Ah Ah ! Alors t’es handicapé… comme moi !»

Vous reprendrez bien une petite pensée, non?

Cela coûte les yeux de la tête !

Cette expression viendrait de l’espagnol « cuesta un ojo de la cara » (ça coûte un œil de la figure) alors qu’en 1524, au Pérou, Diego de Almagro venait de recevoir dans son oeil la flèche d’un Indien… et s’en plaignait !

3 commentaires sur “Une vie de Borgne (Chapitre 7)

      1. Absolument, mais son sens de la réalité n’empêche pas son humour (ou sa joyeuseté mais je ne sais pas si ce mot existé) j’ai trouvé, très bonne journée et amusez-vous bien.

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