Une vie de borgne (Chapitre 10, première partie)

Un borgne peut-il skier, conduire et même piloter ?

Vaste question pour cet article qui est le 300ème de ma logorrhée sur ce blog. Bonne occasion de boire un coup à votre santé et à la mienne, bien sûr !

Je suis le premier surpris de tout ce que j’ai pu faire, conduire et piloter avec un seul œil.

Mais si vous saviez la somme de remises en question, de doutes, d’analyses permanentes et de concentration que ça m’a couté…

Etre borgne prédispose à de la prise de conscience et beaucoup d’attention. Vous allez me traiter de prétentieux mais moi je vous trouve insouciants quand je vous vois conduire et vous me faites peur! Nous y reviendrons.

Commençons par le ski, un domaine que je connais bien pour avoir été instructeur fédéral dans mon pays. J’ai enseigné le ski alpin et le ski de fond puis, expert en télémark, je fus chef de classe pour l’enseignement de cette technique ancestrale, remise à la mode dans les années 80, à des profs de ski de toute la Suisse.

Lançons-nous dans une descente en plein brouillard, à la Combe d’Audon aux Diablerets dans les Alpes vaudoises, une ‘Piste noire’ non officielle à l’époque, donc bien sûr pas damée, partant de 2971 m. d’altitude, longue de 8 km avec 1300 m. de dénivelé, recouverte d’un mélange de neige d’avril en fin de matinée et de ‘carton’ dans les zones non encore réchauffées par le soleil.

J’avais relevé mon bonnet pour dégager les oreilles, une attitude courante chez moi pour me concentrer, écouter, observer et éviter les pièges de cette descente… et il y en avait ! C’est alors qu’un copain (normal, deux yeux !) me fait un commentaire à la ‘con’ sur mon attitude. Je lui dis, très énervé, de ‘la fermer’ car je skie à l’oreille ! Cet abruti a éclaté de rire, communiquant ma remarque aux autres, amplifiant encore les rires, les quolibets et les sarcasmes.

J’aurais souhaité à ces cuistres de perdre un œil pour apprécier le pilotage à l’oreille…  Du reste, cet événement est une des raisons qui ont motivé l’écriture de ce texte !

Dommage que ces persifleurs n’aient jamais testé mes aptitudes à conduire dans le brouillard, à des vitesses qui ont toujours bluffé mes passagers. C’est quoi le brouillard ?

En 1968 (oui encore des histoires du front !) j’ai traduit en français « Motor racing in safety » de Michael Henderson. Sa vision du pilotage est devenue obsolète à part une réflexion : Les voitures de course se pilotent plus avec les fesses qu’avec les yeux. C’est du reste pourquoi les sièges baquets sont moulés sans capitonnage, pour s’ajuster parfaitement à l’anatomie du pilote. J’avais lu un hommage à Niki Lauda, précisant que le triple champion du monde autrichien « avait un cul privilégié » et que c’est grâce à l’épiderme de cette partie ‘sensible’ de son corps qu’il détectait avant tout le monde n’importe quel comportement dynamique de sa voiture.

Dans mon cas, pour être plus sûr au volant je vous l’ai déjà dit, j’utilise aussi les oreilles qui, comme les fesses, sont des moyens de perception des vibrations du véhicule, du comportement des pneus sur la route, bref des ‘sensors’ peu connus, que la nature nous offre. Sans oublier l’appui du genou contre la portière, autre sensor dont on ne vous a pas parlé à l’auto-école ! Vous comprendrez qu’en roulant je n’allume jamais la radio et, quand la route devient difficile, j’entrouvre ma glace pour percevoir l’ambiance sonore extérieure.

Si les binoculaires s’inspiraient de ma manière de fonctionner, il y aurait moins de morts sur les routes et les limitations de vitesse s’avéreraient parfaitement inutiles. Commençons par apprendre à conduire en étudiant les forces dynamiques, interdisons les radios, GPS, téléphones, même ceux dit mains libres, et toutes les stupidités relatives à la voiture connectée.

Le dessin du jour de Gilles Labruyère, un ami blogueur blagueur, qui semble fait sur mesure pour illustrer mes propos.

Remettons l’humain à sa place et prenons conscience que les auto écoles font fausse route. Acceptons de ne pas être Max Verstappen ou Fernando Alonso, dont la virtuosité au volant et la maîtrise des diverses commandes sont la conséquence de centaines et de centaines d’heures de compétition et d’entraînement sur simulateur. Que je sache je ne suis pas, vous n’êtes pas, nous ne sommes pas pilotes de Formule 1, donc nous ne jouons pas dans la même catégorie qu’eux !

Je sais que ces prises de position ne plairont pas tout le monde… ce qui ne m’empêchera pas de donner très prochainement une suite à ce pamphlet ! Vous ne perdez rien pour attendre…

Une vie de borgne (Chapitre 9)

 

Un autre « Best of », avec mes affectueuses excuses à ceux qui l’ont déjà lu ici en 2018, sous le titre de La Bête Humaine ou Le Mécano de la ‘Générale’ (*) et qui peuvent penser que je radote. Du reste, c’est peut-être le cas ! En fait, cette réédition devait être un chapitre du livre que je ne publierai pas. Elle est donc surtout destinée à mes nouveaux lecteurs!

La passion d’une vie !

J’avais presque 5 ans. Notre village était desservi par un chemin de fer à vapeur et j’étais fasciné par la belle machine fumante qui haletait (Tchou tchiiiiiiiiie… Tchou tchiiiiiiiiie…)  en attendant le départ, surtout que souvent le mécanicien me soulevait à bout de bras, et me faisait entrer dans le poste de conduite.  « Quand je serai grand je serai conducteur de locomotive ». Les années passaient et ma passion ne faiblissait pas, mais j’ai appris que …

… borgne, je ne pourrai jamais conduire de train!

Ce fut une des grandes désillusions de ma vie: Donc adieu Eb 2/4, la locomotive à vapeur de mon enfance, ci-dessous

 

et adieu aussi à la mythique « Ce 6/8 III » la ‘crocodile’ de la ligne su Gothard

J’ai toujours eu les yeux humides en voyant entrer en gare les locomotives couvertes de glace, racontant des traversées alpines apocalyptiques, des expéditions dantesques en Extrême Orient, des tempêtes lointaines, et moi ressassant avec amertume que je ne serai jamais assis aux commandes de ces merveilles !

Un jour un ami, mécanicien aux Chemins de Fer Fédéraux helvétiques, connaissant ma passion refoulée, me propose le rêve impossible :

« Je vais convoyer un train supplémentaire de Berne à Lausanne. Veux-tu m’accompagner ? »

 Je suis sûr que vous n’imaginez pas ma réponse !

Je réalise la première partie de mon rêve depuis Berne sur le siège de droite et, pendant les 3 minutes d’arrêt à Fribourg mon pote me propose de m’asseoir à la place du conducteur « juste pour la sensation ». Le feu passant au vert, il m’apostrophe :

« Qu’est-ce que t’attends pour démarrer. Allez vas-y bon dieu, le chef de gare va penser que je me suis endormi ! »

Je presse la ‘pédale du mort’ avec mes pieds et actionne la commande manuelle à impulsions, clac ! clac ! clac ! pour ‘mettre des touches’, comme on qualifie la procédure d’accélération. Les 6500 chevaux de la ‘Re 4×4 II’ poussent très fort. « Fais gaffe t’es sur un secteur à 100 km/h ! » Je diminue la vitesse. Puis, au début d’une légère montée à 120 km/h ‘ma’ machine ralentit. « Il aurait fallu remettre des touches plus tôt ! » Ayant souvent piloté des voitures très puissantes j’applique ma vieille habitude : « à fond les manettes !».

Vu mon manque de sensibilité en mettant trop de watts ou d’ampères d’un coup, le système de sécurité déclenche le ‘schmilblick’, provoquant une disjonction bruyante semblable à un coup de tonnerre. Mon convoi ralentit, ralentit… et mon ami m’informe qu’il faut laisser le train s’arrêter avant de recommencer à accélérer : Touches 1… 2… 3… 4… etc. J’entends alors un commentaire ironique : « Si à la prochaine révision ils avaient l’idée de consulter la « boîte » noire, ils risquent d’avoir une crise d’éternuement ! ».

J’ajoute qu’ils auraient aussi fait une attaque d’apoplexie, sachant qu’un borgne était à la manœuvre !

Reprenant un ton professionnel sérieux mon pilote précise :

« Bon, je reprends les commandes car à la sortie du tunnel de Chexbres nous abordons la descente vers le Bassin lémanique et il ne faudrait pas faire de connerie dans ce toboggan avec un convoi de 64 essieux et 680 tonnes « au cul » (Selon l’expression consacrée !).

En gare de Lausanne il m’invite encore à l’accompagner au dépôt  « décrocher la ‘composition’ pour le lavage des wagons ! »

Le dessert ? Les trois kilomètres de retour à la gare principale avec la locomotive solo.  J’ai droit à une démo que peu ont eu le privilège de ressentir : Hilare mon facétieux pote libère, volontairement et d’un coup, les 6500 chevaux de la Re 4/4 II produisant une gerbe d’étincelles sur les voies. Whaouhhh !  Même dans la Ferrari 512 F avec le pilote de formule 1 Mike Parkes à Monza je ne crois pas avoir ressenti un tel « coup de pied au cul » à l’accélération.

Merci à mon ami Jean-Paul pour cette fabuleuse expérience qui date de plus de 30 ans mais restera dans ma mémoire !

 

« Ma » Re 4/4 II

(*) Une précision pour terminer : La version originale du film de Buster Keaton est « The General » du nom de la locomotive, ‘féminisé’ et ‘francisé’ en « Générale » Bon ! General ou Générale je vous conseille vivement de consacrer une heure 18 minutes et 52 secondes à regarder ce chef d’œuvre du cinéma ‘muet’ de 1926. Eh oui 1926…

https://youtu.be/x3HioYRd0Ck

Une vie de Borgne (Chapitre 7)

Vous avez dit handicapé ?

S’agissant de la borgnitude, j’emploie souvent le mot handicapé mais, au fait, qu’est-ce qu’un handicap ? On pense tout de suite à para ou hémiplégique mais il peut s’agir aussi d’une simple claudication, d’une gêne physique, une ouïe ou une vue diminuée. C’est un sujet très délicat que je laisse à votre appréciation.

A la fin des années 50, l’équipe de scouts dont j’étais responsable était ‘marraine’ d’une troupe EMT (Éclaireurs Malgré Tout). Ils étaient pensionnaires d’une institution pour sourds (*). J’ai donc eu à plusieurs reprises la chance de leur rendre visite et de les voir essayer d’apprendre à parler malgré leur surdité. Au milieu du siècle passé, les moyens étaient aussi archaïques que ceux que je connaissais en matière de traitement des yeux. Nos petits handicapés étaient assis devant un miroir et tentaient de produire des sons à travers la flamme d’une bougie. Le vacillement de cette flamme leur donnait la notion de puissance du souffle. Leur assiduité était impressionnante mais les résultats n’avaient rien d’exceptionnel ! Et pourtant, si vous aviez vu leur enthousiasme et leur bonheur…

(*) L’expression SOURD-MUET est une incongruité. On est sourd parce qu’on n’entend pas et le mutisme n’est que la conséquence de la surdité. Ne pas confondre muet avec aphone. La messe est dite. J’ai eu l’occasion de côtoyer des sourds qui parlaient, bien sûr pas avec l’éloquence d’un ministre, mais qui parlaient. C’est d’autant plus facile actuellement avec les progrès électroniques, informatiques et didactiques de permettre à des sourds d’échapper à cette stupide appellation de sourds-muets.

Un enfant très diminué physiquement m’a un jour donné ‘sa’ version du handicap. Lisez ou relisez un texte que j’ai publié en 2017 sur ce blog, donc un « Best of »


Borgne mais tout de même pilote de montgolfière pendant quelques années, je participais à la célèbre semaine des ballons de Château d’Oex. Un jour que les conditions météo n’étaient pas très bonnes pour décoller, notre commanditaire (maintenant on dirait ‘sponsor’) nous avait demandé de faire du captif pour des gosses handicapés. Un ‘captif’ consiste à gonfler le ballon, le retenir avec 3 cordes de 60 mètres et faire des « ascensions » d’une quarantaine de mètres. Une attraction de fête foraine quoi !
L’aérostat étant prêt, je m’intéresse aux gosses. Et là c’est un choc… Tous en chaise. Leur état ? Tous très très… non je me refuse à trouver un qualificatif, c’est un souvenir trop bouleversant.
C’est Michel, mon collègue pilote, qui est aux commandes. On embarque une infirmière et, profitant de ma bonne condition physique, j’officie comme chargeur, empoignant chaque enfant pour l’extraire de sa chaise et à bout de bras je le passe à l’infirmière dans la nacelle, où on avait installé un siège car vous pensez bien que nos petits passagers ne pouvaient pas se tenir debout, même pour les quelques minutes que durait l’ascension. Que de joie j’ai lu dans leurs yeux !
La suite ? Comme on le dit au basketball : ‘Arbitre, je demande un temps mort’, car devant mon clavier, me remémorant cette histoire d’il y a près de 30 ans, j’en ai encore les larmes aux yeux…
Vous savez que je porte les traces d’un strabisme convergeant, oui je louche un peu, merde… Mais, coquetterie masculine aidant, je présente toujours mon ‘bon profil’ et il faut être futé pour déceler ce ‘défaut de fabrication’ au premier coup d’œil, surtout avec mes lunettes de haute montagne très foncées.
Et pourtant…
Pendant l’une des ascensions navettes du ballon, je m’installe sur une chaise près des enfants. L’un d’eux me toise et me pose une question que j’ai de la peine à comprendre tant son élocution est à l’image de son état physique… « T’as quoi à l’oeil ?» « Rien !» « Mais… t’as quelque chose à l’oeil !» répète avec insistance mon interlocuteur.
Je lui avoue être borgne.
Vous attendez une chute à cette histoire ? Tenez-vous bien et écoutez ce gosse, me dire, dans un immense éclat de rire satisfait :

« Ah Ah ! Alors t’es handicapé… comme moi !»

Vous reprendrez bien une petite pensée, non?

Cela coûte les yeux de la tête !

Cette expression viendrait de l’espagnol « cuesta un ojo de la cara » (ça coûte un œil de la figure) alors qu’en 1524, au Pérou, Diego de Almagro venait de recevoir dans son oeil la flèche d’un Indien… et s’en plaignait !

Au sujet de Ma vie de borgne (Hors chapitres)

Amies blogueuses et amis blogueurs!

Depuis que j’ai abandonné l’idée d’éditer le manuscrit Une vie de borgne sous forme de livre, mais de le ‘splitter’ en chapitres sur mon blog, je respire mieux car je me suis libéré d’aigreurs d’estomac, de réveils intempestifs, bref d’un stress qui, sans dire son nom, essayait de s’immiscer dans ma tranquille vie d’octogénaire !

« Je retrouve nos interminables promenades matinales ! » a dit notre chien Nico, en redoublant de bonds, de galipettes et de courses effrénées !

Je suis donc heureux d’avoir éliminé ces soucis et de continuer à compiler ce texte à mon petit train-train…

Il est bien clair que si un éditeur était intéressé, à mon ‘curriculum’ et aux péripéties qui l’ont émaillé, j’accueillerai toutes formes de propositions.

Et à vous, nouvelles lectrices et nouveaux lecteurs dont on me dit que vous suivez maintenant ma prose, le blogueur blagueur vous souhaite la bienvenue, vous remercie de me suivre, en espérant que vous le ferez encore longtemps, et vous incite à prendre la parole pour faire part de vos considérations et ressentis !

Oui je sais… que certains d’entre vous ont rencontré des difficultés pour faire des commentaires. Je sais aussi que WordPress n’est pas de la plus grande simplicité et je ne suis pas toujours à l’aise avec sa manière de fonctionner…

Si vos commentaires ne passent pas, essayez d’ouvrir un compte WordPress, éventuellement par le truchement de Facebook (un comble vu le titre de mon blog !), Tweeter ou Google.

J’ai aussi une adresse e-mail réservée à ces échanges:

akimisblog41@gmail.com

Et enfin, en ‘cliquant’ sur la rubrique « Contact » en haut de la page de titre de mon blog. Il suffit d’un nom et d’une adresse mail, qui restera confidentielle, en ajoutant, bien sûr, ‘votre grain de sel’. Alors qu’attendez-vous pour vous manifester? Je me réjouis de lire vos clins d’oeil (c’est le cas de le dire !), de savoir votre appui, votre intérêt et, éventuellement, d’en parler autour de vous, pour agrandir notre déjà grande blogue-famille…

Et restez aux aguets car le prochain chapitre sera très prochainement publié ici

Une vie de borgne (Chapitre 6)

Second chapitre de la genèse de mon handicap

La révélation

Mes parents avaient des revenus plus que modestes et les assurances sociales n’existaient pas. Simple bûcheron mon père faisait pourtant partie d’une loge maçonnique, mais il ne m’a jamais dit ce qu’il était allé chercher ou trouver dans cette société, alors plus secrète que de nos jours. Point positif, un ‘vénérable frère’ était professeur d’ophtalmologie à l’Université de Genève. C’est donc à 5 ou 6 ans lors d’une consultation, paraît-il à prix d’ami mais tout de même fort couteuse, chez cette pointure en blouse blanche que j’ai appris la vérité qui devait conditionner toute mon existence : j’étais borgne, un mot que je ne connaissais pas.

 Je souffrais (et souffre encore !) d’une malformation congénitale du nerf optique.

Le suivi de mon cas (en vérité il n’y avait rien à suivre !) incomba à notre oculiste de famille, qui pratiquait le peu qu’il savait faire, prescrivant par exemple un bandeau occulteur sur l’œil valide afin de forcer ‘l’autre fainéant’ à travailler. Ce traitement moyenâgeux fût aussi inefficace que traumatisant pour moi, ajoutant encore de la confusion à mes mouvements et des chocs contre les tables !

Il croyait peut-être à un miracle cosmique… mais surtout il n’avait rien compris à cette malformation du nerf optique. Il pensait soigner la faiblesse d’un œil qui louche (strabisme) et que le corps met parfois hors service : on parle alors d’amblyopie. A part le diagnostic du professeur genevois, personne n’avait fait le rapport entre mon strabisme et la borgnitude, même pas le fameux Hôpital Jules Gonin de Lausanne dont je vous ai déjà parlé. On ne saura jamais s’il y a une relation de cause à effet entre ce court-circuit dans la ‘câblerie nerveuse’ et la ‘divergence’ de parallélisme de mes yeux.

La conséquence la plus visible du strabisme est esthétique, mais elle a eu le mérite de révéler ma borgnitude, amblyopie ou non !

Vivre, boire et manger avec un seul œil, c’est compliqué !

Une vision monoculaire sous-entend une vie de lutte sans relâche ni répits. Une attention permanente, une débauche de montées d’adrénaline, de peurs et de questions.

Hors de son lit un borgne ne peut jamais se permettre une seconde d’inattention, subissant stress et agressions permanents.

Avant de descendre d’un trottoir sur la chaussée, avant de se lancer dans une pente à skis, en quittant un stop au volant et surtout avant d’entrer dans une demeure inconnue, je dois toujours scruter la pièce ou le terrain en pratiquant ma fameuse ‘pseudo parallaxe’ par hochement latéral de la tête, pour analyser les divers plans et avoir une idée à peu près satisfaisante de l’inconnu que représente chaque pas.

Toute situation nouvelle est hostile. Entrer dans un espace inconnu engendre une quasi ‘paralysie’ si je ne peux pas utiliser mes deux mains, presque à l’image d’un aveugle, pour une gestion tactile des mouvements. En essayant toujours de le faire discrètement je ‘laisse traîner mes paluches’, effleurant chaque meuble, chaque chaise, chaque paroi… parfois, sans le vouloir mais sans en souffrir (!), effleurer aussi certaines rotondités féminines !

Et les plaisirs de la table ? Assis, il m’est impossible de remplir, même mon propre verre, d’où l’obligation de me lever. Là encore l’opération se termine presque toujours en catastrophe ! Je dois ‘localiser tactilement’ le verre avec une main et de l’autre commencer à verser en mettant en contact le récipient avec le goulot de la bouteille, puis en levant cette dernière… presque toujours au détriment de la propreté des nappes.

Vous comprendrez que j’essaie de ne jamais servir mes invités et je saisis n’importe quel prétexte pour qu’ils le fassent eux-mêmes, car je refuse que ma maladresse déclasse un grand cru en… de vin de ‘table’ ordinaire !

A la fin du repas c’est la délivrance, car je peux reculer ma chaise, m’installer en biais, une habitude pas très correcte mais indispensable à un bavard d’après repas, habitué à utiliser ses mains à la mode italienne. Le nom du cyclope Polyphème, fils de Poséidon signifie : « abondant en paroles ». Pourrait-on dire que n’avoir qu’un oeil prédispose mythologiquement à être bavard ?

Reculer ma chaise me permet de sortir de mon stress récurent à table. Je peux enfin poser un coude sur la nappe (Ô ma chèèèère quelle tenue !) à titre de point d’appui et de repère physique, à partir duquel je peux apprécier la localisation de tout ce qui constitue l’après repas, pour prendre en main mon verre sans aucun effort de concentration, une véritable délivrance quoi !

A votre bonne santé…

Pour le dessert, vous reprendrez bien une petite pensée, non ?

Entre quat’z yeux

  Situation très improbable pour moi, a moins de rencontrer un ‘trivoyant’