Une vie de borgne (Chapitre 10, première partie)

Un borgne peut-il skier, conduire et même piloter ?

Vaste question pour cet article qui est le 300ème de ma logorrhée sur ce blog. Bonne occasion de boire un coup à votre santé et à la mienne, bien sûr !

Je suis le premier surpris de tout ce que j’ai pu faire, conduire et piloter avec un seul œil.

Mais si vous saviez la somme de remises en question, de doutes, d’analyses permanentes et de concentration que ça m’a couté…

Etre borgne prédispose à de la prise de conscience et beaucoup d’attention. Vous allez me traiter de prétentieux mais moi je vous trouve insouciants quand je vous vois conduire et vous me faites peur! Nous y reviendrons.

Commençons par le ski, un domaine que je connais bien pour avoir été instructeur fédéral dans mon pays. J’ai enseigné le ski alpin et le ski de fond puis, expert en télémark, je fus chef de classe pour l’enseignement de cette technique ancestrale, remise à la mode dans les années 80, à des profs de ski de toute la Suisse.

Lançons-nous dans une descente en plein brouillard, à la Combe d’Audon aux Diablerets dans les Alpes vaudoises, une ‘Piste noire’ non officielle à l’époque, donc bien sûr pas damée, partant de 2971 m. d’altitude, longue de 8 km avec 1300 m. de dénivelé, recouverte d’un mélange de neige d’avril en fin de matinée et de ‘carton’ dans les zones non encore réchauffées par le soleil.

J’avais relevé mon bonnet pour dégager les oreilles, une attitude courante chez moi pour me concentrer, écouter, observer et éviter les pièges de cette descente… et il y en avait ! C’est alors qu’un copain (normal, deux yeux !) me fait un commentaire à la ‘con’ sur mon attitude. Je lui dis, très énervé, de ‘la fermer’ car je skie à l’oreille ! Cet abruti a éclaté de rire, communiquant ma remarque aux autres, amplifiant encore les rires, les quolibets et les sarcasmes.

J’aurais souhaité à ces cuistres de perdre un œil pour apprécier le pilotage à l’oreille…  Du reste, cet événement est une des raisons qui ont motivé l’écriture de ce texte !

Dommage que ces persifleurs n’aient jamais testé mes aptitudes à conduire dans le brouillard, à des vitesses qui ont toujours bluffé mes passagers. C’est quoi le brouillard ?

En 1968 (oui encore des histoires du front !) j’ai traduit en français « Motor racing in safety » de Michael Henderson. Sa vision du pilotage est devenue obsolète à part une réflexion : Les voitures de course se pilotent plus avec les fesses qu’avec les yeux. C’est du reste pourquoi les sièges baquets sont moulés sans capitonnage, pour s’ajuster parfaitement à l’anatomie du pilote. J’avais lu un hommage à Niki Lauda, précisant que le triple champion du monde autrichien « avait un cul privilégié » et que c’est grâce à l’épiderme de cette partie ‘sensible’ de son corps qu’il détectait avant tout le monde n’importe quel comportement dynamique de sa voiture.

Dans mon cas, pour être plus sûr au volant je vous l’ai déjà dit, j’utilise aussi les oreilles qui, comme les fesses, sont des moyens de perception des vibrations du véhicule, du comportement des pneus sur la route, bref des ‘sensors’ peu connus, que la nature nous offre. Sans oublier l’appui du genou contre la portière, autre sensor dont on ne vous a pas parlé à l’auto-école ! Vous comprendrez qu’en roulant je n’allume jamais la radio et, quand la route devient difficile, j’entrouvre ma glace pour percevoir l’ambiance sonore extérieure.

Si les binoculaires s’inspiraient de ma manière de fonctionner, il y aurait moins de morts sur les routes et les limitations de vitesse s’avéreraient parfaitement inutiles. Commençons par apprendre à conduire en étudiant les forces dynamiques, interdisons les radios, GPS, téléphones, même ceux dit mains libres, et toutes les stupidités relatives à la voiture connectée.

Le dessin du jour de Gilles Labruyère, un ami blogueur blagueur, qui semble fait sur mesure pour illustrer mes propos.

Remettons l’humain à sa place et prenons conscience que les auto écoles font fausse route. Acceptons de ne pas être Max Verstappen ou Fernando Alonso, dont la virtuosité au volant et la maîtrise des diverses commandes sont la conséquence de centaines et de centaines d’heures de compétition et d’entraînement sur simulateur. Que je sache je ne suis pas, vous n’êtes pas, nous ne sommes pas pilotes de Formule 1, donc nous ne jouons pas dans la même catégorie qu’eux !

Je sais que ces prises de position ne plairont pas tout le monde… ce qui ne m’empêchera pas de donner très prochainement une suite à ce pamphlet ! Vous ne perdez rien pour attendre…

Une vie de borgne (Chapitre 9)

 

Un autre « Best of », avec mes affectueuses excuses à ceux qui l’ont déjà lu ici en 2018, sous le titre de La Bête Humaine ou Le Mécano de la ‘Générale’ (*) et qui peuvent penser que je radote. Du reste, c’est peut-être le cas ! En fait, cette réédition devait être un chapitre du livre que je ne publierai pas. Elle est donc surtout destinée à mes nouveaux lecteurs!

La passion d’une vie !

J’avais presque 5 ans. Notre village était desservi par un chemin de fer à vapeur et j’étais fasciné par la belle machine fumante qui haletait (Tchou tchiiiiiiiiie… Tchou tchiiiiiiiiie…)  en attendant le départ, surtout que souvent le mécanicien me soulevait à bout de bras, et me faisait entrer dans le poste de conduite.  « Quand je serai grand je serai conducteur de locomotive ». Les années passaient et ma passion ne faiblissait pas, mais j’ai appris que …

… borgne, je ne pourrai jamais conduire de train!

Ce fut une des grandes désillusions de ma vie: Donc adieu Eb 2/4, la locomotive à vapeur de mon enfance, ci-dessous

 

et adieu aussi à la mythique « Ce 6/8 III » la ‘crocodile’ de la ligne su Gothard

J’ai toujours eu les yeux humides en voyant entrer en gare les locomotives couvertes de glace, racontant des traversées alpines apocalyptiques, des expéditions dantesques en Extrême Orient, des tempêtes lointaines, et moi ressassant avec amertume que je ne serai jamais assis aux commandes de ces merveilles !

Un jour un ami, mécanicien aux Chemins de Fer Fédéraux helvétiques, connaissant ma passion refoulée, me propose le rêve impossible :

« Je vais convoyer un train supplémentaire de Berne à Lausanne. Veux-tu m’accompagner ? »

 Je suis sûr que vous n’imaginez pas ma réponse !

Je réalise la première partie de mon rêve depuis Berne sur le siège de droite et, pendant les 3 minutes d’arrêt à Fribourg mon pote me propose de m’asseoir à la place du conducteur « juste pour la sensation ». Le feu passant au vert, il m’apostrophe :

« Qu’est-ce que t’attends pour démarrer. Allez vas-y bon dieu, le chef de gare va penser que je me suis endormi ! »

Je presse la ‘pédale du mort’ avec mes pieds et actionne la commande manuelle à impulsions, clac ! clac ! clac ! pour ‘mettre des touches’, comme on qualifie la procédure d’accélération. Les 6500 chevaux de la ‘Re 4×4 II’ poussent très fort. « Fais gaffe t’es sur un secteur à 100 km/h ! » Je diminue la vitesse. Puis, au début d’une légère montée à 120 km/h ‘ma’ machine ralentit. « Il aurait fallu remettre des touches plus tôt ! » Ayant souvent piloté des voitures très puissantes j’applique ma vieille habitude : « à fond les manettes !».

Vu mon manque de sensibilité en mettant trop de watts ou d’ampères d’un coup, le système de sécurité déclenche le ‘schmilblick’, provoquant une disjonction bruyante semblable à un coup de tonnerre. Mon convoi ralentit, ralentit… et mon ami m’informe qu’il faut laisser le train s’arrêter avant de recommencer à accélérer : Touches 1… 2… 3… 4… etc. J’entends alors un commentaire ironique : « Si à la prochaine révision ils avaient l’idée de consulter la « boîte » noire, ils risquent d’avoir une crise d’éternuement ! ».

J’ajoute qu’ils auraient aussi fait une attaque d’apoplexie, sachant qu’un borgne était à la manœuvre !

Reprenant un ton professionnel sérieux mon pilote précise :

« Bon, je reprends les commandes car à la sortie du tunnel de Chexbres nous abordons la descente vers le Bassin lémanique et il ne faudrait pas faire de connerie dans ce toboggan avec un convoi de 64 essieux et 680 tonnes « au cul » (Selon l’expression consacrée !).

En gare de Lausanne il m’invite encore à l’accompagner au dépôt  « décrocher la ‘composition’ pour le lavage des wagons ! »

Le dessert ? Les trois kilomètres de retour à la gare principale avec la locomotive solo.  J’ai droit à une démo que peu ont eu le privilège de ressentir : Hilare mon facétieux pote libère, volontairement et d’un coup, les 6500 chevaux de la Re 4/4 II produisant une gerbe d’étincelles sur les voies. Whaouhhh !  Même dans la Ferrari 512 F avec le pilote de formule 1 Mike Parkes à Monza je ne crois pas avoir ressenti un tel « coup de pied au cul » à l’accélération.

Merci à mon ami Jean-Paul pour cette fabuleuse expérience qui date de plus de 30 ans mais restera dans ma mémoire !

 

« Ma » Re 4/4 II

(*) Une précision pour terminer : La version originale du film de Buster Keaton est « The General » du nom de la locomotive, ‘féminisé’ et ‘francisé’ en « Générale » Bon ! General ou Générale je vous conseille vivement de consacrer une heure 18 minutes et 52 secondes à regarder ce chef d’œuvre du cinéma ‘muet’ de 1926. Eh oui 1926…

https://youtu.be/x3HioYRd0Ck

La maladie de Dupuytren aux doigts… et presque à l’oeil!

Une petite pause dans mes récits d’Une vie de borgne, pour vous alerter au sujet de certains excès de la chirurgie, surtout si vous deviez être confrontés à une situation que j’ai vécue!

 

Ayant souffert de la maladie de Dupuytren il y a une dizaine d’années, je m’autorise quelques considérations personnelles sur le sujet. Premièrement sur la méconnaissance d’un traumatisme qui se soigne, depuis 1979, en deux temps, trois mouvements et quelques petits coups d’aiguille indolore, un traitement mis au point par les rhumatologues de l’Hôpital Lariboisière de Paris. Je vous en parle pour prévenir ceux à qui la faculté essaiera bien sûr de recommander une douloureuse et coûteuse intervention chirurgicale

Vox populi vox Dei, dit-on. M’autorisez-vous : «Vox populi… vox abruti» ? Je sais, ce n’est ni gentil ni latin, mais c’est  la réalité, avec cette photo de mes deux mains avant et après l’intervention, ce qui m’autorise à m’exprimer sur le sujet non?

Précision: Les photos sont prises chaque fois le matin et le soir de l’intervention. Le premier qui me parle de Photoshop, je lui botte les fesses…

S’agissant de la maladie de Dupuytren  (Une fibromatose de l’aponévrose palmaire moyenne dont l’évolution aboutit à une rétraction des doigts en flexion), je pourrais écrire un livre sur tous les «scientifiques» qui m’ont gonflé «les choses de la vie» avec leur absence de connaissances du sujet.

Liste pas du tout exhaustive des perles circulant sur le thème:

1º Dans ma belle famille de mélomanes, on m’a raconté les aventures de « La Denise », cette sympathique musicienne octogénaire qui a dû apprendre des positions dignes du cirque du Soleil pour continuer à poser ses doigts atrophiés sur son piano chaque fois, je dis bien chaque fois, qu’elle se faisait opérer les mains dans une fameuse et coûteuse clinique de Lausanne.

2º Je suis sorti de la consultation du Dr X., un célèbre spécialiste de la chirurgie plastique reconstructive d’Afrique… enfin  presque puisqu’il est Marocain exerçant à Granada (Espagne) avec un diagnostique disant à peu près : main droite, Dupuytren, stade 3; main gauche, idem stade 4 (le top avant l’amputation, brrr!), 4 à 5 jours d’hospitalisation, réveil très douloureux, rééducation, inactivité d’au moins trois mois après intervention chirurgicale, greffe de peau et, au vu de mon grand âge… aucune garantie de récupérer la rectitude de mes doigts. Coluche aurait dit. ‘Voilà un diagnostique qu’il est bon…’

3º Rencontre, il y a quelques années, sur une terrasse de bistrot, en Suisse, avec un «bon type jovial et tout» qui, au vu de mes phalanges rappelant la prothèse du Capitaine Crochet m’apostrophe, hilare: 

« Ha! Ha! Ha! Dupuytren! »  

Quand on est atteint de cette maladie, l’énoncé du patronyme du Baron suffit à établir des liens de promiscuité avec celui qui était un parfait inconnu, un importun, un cuistre ! 

Il me montre une main apparemment en aussi mauvais état que la mienne. Moi : Et vous allez vous faire opérer ? Réponse: Merde, vous ne voyez pas que je sors de la clinique (oui, cette fameuse clinique lausannoise hyper-méga spécialisée dans la chirurgie des mains). Le pauvre: les doigts crochus que cela vous donne la chair de poule, les stigmates de 27 points de suture et… la certitude de ne jamais guérir et de devoir retourner à Lausanne pour autre chose que  d’y flâner sur les quais !

… une autre… une autre… bon d’accord :

4º Le Dr S. médecin-chef de chirurgie orthopédique de l’Hôpital de N. à qui je soumettais mon problème, lors d’une rencontre qui n’avait rien de professionnelle,  m’a déclaré que bien qu’ayant vaguement entendu parler de cette technique d’aponévrotomie percutanée à l’aiguille fine, il envoyait toujours ses patients Dupuytren chez un chirurgien de la fameuse clinique… 

… encore une ? Bien que vraie vous  aurez de la peine à la croire :

5º Je la tiens de la bouche du même Dr S.  mon voisin, qui a pris des nouvelles de mes mains «réparées». Sourire connaisseur au vu de la favorable évolution de mon état. L’histoire? Le Dr S. venait de croiser dans les couloirs de son hôpital un collègue chirurgien (authentique!) qui sortait de la salle d’opération, en tant que patient à peine opéré… et de quoi je vous demande ? Dans le mille, vous pouvez revenir en deuxième semaine, de la maladie de Dupuytren ! Commentaire désabusé du Dr. S : «Je j’ai pas eu le courage de lui demander s’il avait entendu parler de la technique à l’aiguille fine !» 

Conclusion : L’intervention dite à l’aiguille fine vous permet de rentrer chez vous dès l’intervention (une petite heure) finie, au volant de votre automobile si vous le désirez, vous vous remettez à l’ordinateur le lendemain et à l’établi dans les 72 heures. Ce n’est pas de la propagande, mais une stricte vérité, car je pratiquais aussi bien l’informatique que le travail manuel musclé…

Encore un détail: l’aponévrotomie (l’intervention sympa à la petite aiguille) coûte de 10 à 15 fois moins cher que l’aponévrectomie (intervention chirurgicale classique)… un détail qui a son importance pour un type comme moi, qui n’avait aucune assurance! Véridique. 

Deux précisions: Qu’il s’agisse d’intervention chirurgicale lourde ou du simple traitement à l’aiguille fine, il y a de fortes chances de récidive. Seule différence: après la chirurgie vous ne pouvez pas passer à l’aiguille fine. J’ai eu deux récidives, chaque fois soignées (définitivement!) à l’aiguille.

Autre chose: Il ne faut pas tomber dans une confusion que j’ai souvent entendue: la maladie de Dupuytren n’a rien à voir avec les problèmes de tunnel carpien. Il fallait le dire!

Vous avez des questions? Il vous suffit de taper ‘maladie de Dupuytren’ sur ‘gogol’ pour trouver la liste des praticiens (généralement des rhumatologues et non des ‘charcutiers’) de votre contrée.

Une vie de borgne (Chapitre 8) Interlude

Bienvenue à mes nouveaux lecteurs (en provenance de Facebook ?). Pour les fidèles du début, merci de me supporter ! Tiens, savez-vous qu’on peut ‘supporter’ quelqu’un de deux manières : to support someone, à l’anglaise, donc en l’aidant et le soutenant (chuis un suportère du PSG), ou à la française, en le tolérant !

Je vous propose un peu de repos avec ‘Interlude’, une chronique qui sera intermittente et digressive, avec des épisodes de ma vie qui n’ont pas de rapports directs avec mon handicap, quoi que… vous devez savoir qu’un sujet avec des ennuis physique est souvent révolté contre le système, les autorités en général et l’administration en particulier, même parfois avec un peu d’agressivité (!), conséquence d’avoir dû avaler trop de couleuvres dans notre vie.

Interlude au Brenner

J’ai souvent eu des arguments avec les douaniers qui sont, comme les gendarmes et le pape, des humains, donc faillibles. Je me suis parfois défoulé pour mettre à mal leurs prérogatives, comme lors de cette histoire au passage du Brenner, à la frontière italo-autrichienne.

Cet un extrait des mémoires d’un directeur d’écurie de course automobile qui a été publié dans mon blog Au temps des automobilistes

https://histoiresdautomobilesetdemotocyclettes.com

Vous me reconnaissez ? Le ‘jeune homme’ à moustache en veston, directeur sportif de la Scuderia Filipinetti, présente la Ferrari 365 GTB4, la fameuse Daytona carrosserie alu, aux vérifications techniques des 24 Heures du Mans 1972. J’ai conduit cette voiture de 440 CV, construite à seulement 5 exemplaires, de Nice à Genève dépassant souvent les 300 km/h. Peu de borgnes peuvent en dire autant !

La course se déroulait sur le circuit du Salzburgring. Je dormais déjà dans la ville de Mozart. Minuit, téléphone ! Les mécaniciens italiens de mon équipe, qui ne parlent pas un mot d’allemand, sont bloqués à la douane du Brenner et je dois faire 120 km à des vitesses que la morale et la loi réprouvent, afin de dénouer ce sac de nœuds.

Georges Filipinetti, mon patron, exigeait que toutes ses voitures de course, de la simple Tourisme à la Formule 1, soient immatriculées, mais il y avait parfois des surprises, comme dans cette histoire, avec un gabelou connaissant parfaitement son sujet qui, règlement à l’appui, nous a appris qu’à cette époque une voiture, qu’elle fût de course ou de route, sur une remorque, devait avoir un passavant ou un triptyque. Si elle était immatriculée, elle pouvait passer sans ces documents douaniers, mais sur ses roues ! Point final. Au vu de l’esprit borné des cerbères autrichiens, j’ai fait en sorte que la farce tourne franchement au vaudeville et j’en ris encore.

« Donc les deux voitures, des Fiat 128 Groupe 2, de plus de 160 CV, échappement libre, doivent passer sur la route ? » « Jawohl! » « Kein Problem ! »

Nous déchargeons les deux bolides, puis un mécanicien au volant de l’une et votre serviteur, trop ravi de l’aubaine dans l’autre, mettons les moteurs en marche. J’avoue que je me prenais alors pour Juan Manuel Fangio, Jackie Stewart et même pour le bébé qui allait se faire connaître plus tard sous le nom de Michael Schumacher.   

MOTEUR ! Le Salzkammergut et le St. Wolfgang See tremblent, l’Auberge du Cheval Blanc se lézarde ! C’est un enfer nocturne et nous entendons à peine le douanier qui hurle :

« Ça suffit…  Ces voitures ne sont pas conformes !» 

« Si, si, vous voyez bien qu’elles sont immatriculées, avec carte grise, donc ‘légales’, et c’est même pourquoi vous nous les avez fait décharger !» 

« Mais passez donc cette frontière et qu’on en termine avec ce vacarme !» 

« Désolé, mais ce genre de moteur doit être chauffé avant de fonctionner sans dommage pour la mécanique, un peu comme si vous ne faisiez pas les indispensables préliminaires avant vos relations avec Brunhilde votre épouse !»

Trois minutes infernales plus tard :

« Bon les gars, à fond les gaz ! »

Sur ce genre de machines, pas question de chercher le point de friction de l’embrayage comme on vous l’a enseigné à l’auto-école car il cramerait. Il faut coller les disques en lâchant la pédale d’un coup, avec le compte tours à 7000 tours/minutes. Le départ d’Italie s’effectue dans un tintamarre digne de la chevauchée des Walkyries, avec nuage de fumée, odeur d’huile chauffée et de pneus brûlés. Nous accélérons en un burning parfait pour planter les freins 50 mètres plus loin… en Autriche ! La douane est passée légalement, et nous rechargeons les voitures, saluons les hommes de la loi, heureux de voir s’achever ce charivari wagnérien et je prends la direction de Salzburg pour terminer la nuit, bercé par Die Kleine Nachtmusik, Koechel 130. Koechel 130 ? Oui, 130 décibels !

Ach wie schön sind die Träume! Gute Nacht! Vroum Vroum Vroum…

Vous reprendrez bien une petite pensée non ?

Voir les choses d’un bon œil, d’un mauvais œil       

  Chez moi qu’il soit bon ou mauvais… c’est le même !

Une vie de Borgne (Chapitre 7)

Vous avez dit handicapé ?

S’agissant de la borgnitude, j’emploie souvent le mot handicapé mais, au fait, qu’est-ce qu’un handicap ? On pense tout de suite à para ou hémiplégique mais il peut s’agir aussi d’une simple claudication, d’une gêne physique, une ouïe ou une vue diminuée. C’est un sujet très délicat que je laisse à votre appréciation.

A la fin des années 50, l’équipe de scouts dont j’étais responsable était ‘marraine’ d’une troupe EMT (Éclaireurs Malgré Tout). Ils étaient pensionnaires d’une institution pour sourds (*). J’ai donc eu à plusieurs reprises la chance de leur rendre visite et de les voir essayer d’apprendre à parler malgré leur surdité. Au milieu du siècle passé, les moyens étaient aussi archaïques que ceux que je connaissais en matière de traitement des yeux. Nos petits handicapés étaient assis devant un miroir et tentaient de produire des sons à travers la flamme d’une bougie. Le vacillement de cette flamme leur donnait la notion de puissance du souffle. Leur assiduité était impressionnante mais les résultats n’avaient rien d’exceptionnel ! Et pourtant, si vous aviez vu leur enthousiasme et leur bonheur…

(*) L’expression SOURD-MUET est une incongruité. On est sourd parce qu’on n’entend pas et le mutisme n’est que la conséquence de la surdité. Ne pas confondre muet avec aphone. La messe est dite. J’ai eu l’occasion de côtoyer des sourds qui parlaient, bien sûr pas avec l’éloquence d’un ministre, mais qui parlaient. C’est d’autant plus facile actuellement avec les progrès électroniques, informatiques et didactiques de permettre à des sourds d’échapper à cette stupide appellation de sourds-muets.

Un enfant très diminué physiquement m’a un jour donné ‘sa’ version du handicap. Lisez ou relisez un texte que j’ai publié en 2017 sur ce blog, donc un « Best of »


Borgne mais tout de même pilote de montgolfière pendant quelques années, je participais à la célèbre semaine des ballons de Château d’Oex. Un jour que les conditions météo n’étaient pas très bonnes pour décoller, notre commanditaire (maintenant on dirait ‘sponsor’) nous avait demandé de faire du captif pour des gosses handicapés. Un ‘captif’ consiste à gonfler le ballon, le retenir avec 3 cordes de 60 mètres et faire des « ascensions » d’une quarantaine de mètres. Une attraction de fête foraine quoi !
L’aérostat étant prêt, je m’intéresse aux gosses. Et là c’est un choc… Tous en chaise. Leur état ? Tous très très… non je me refuse à trouver un qualificatif, c’est un souvenir trop bouleversant.
C’est Michel, mon collègue pilote, qui est aux commandes. On embarque une infirmière et, profitant de ma bonne condition physique, j’officie comme chargeur, empoignant chaque enfant pour l’extraire de sa chaise et à bout de bras je le passe à l’infirmière dans la nacelle, où on avait installé un siège car vous pensez bien que nos petits passagers ne pouvaient pas se tenir debout, même pour les quelques minutes que durait l’ascension. Que de joie j’ai lu dans leurs yeux !
La suite ? Comme on le dit au basketball : ‘Arbitre, je demande un temps mort’, car devant mon clavier, me remémorant cette histoire d’il y a près de 30 ans, j’en ai encore les larmes aux yeux…
Vous savez que je porte les traces d’un strabisme convergeant, oui je louche un peu, merde… Mais, coquetterie masculine aidant, je présente toujours mon ‘bon profil’ et il faut être futé pour déceler ce ‘défaut de fabrication’ au premier coup d’œil, surtout avec mes lunettes de haute montagne très foncées.
Et pourtant…
Pendant l’une des ascensions navettes du ballon, je m’installe sur une chaise près des enfants. L’un d’eux me toise et me pose une question que j’ai de la peine à comprendre tant son élocution est à l’image de son état physique… « T’as quoi à l’oeil ?» « Rien !» « Mais… t’as quelque chose à l’oeil !» répète avec insistance mon interlocuteur.
Je lui avoue être borgne.
Vous attendez une chute à cette histoire ? Tenez-vous bien et écoutez ce gosse, me dire, dans un immense éclat de rire satisfait :

« Ah Ah ! Alors t’es handicapé… comme moi !»

Vous reprendrez bien une petite pensée, non?

Cela coûte les yeux de la tête !

Cette expression viendrait de l’espagnol « cuesta un ojo de la cara » (ça coûte un œil de la figure) alors qu’en 1524, au Pérou, Diego de Almagro venait de recevoir dans son oeil la flèche d’un Indien… et s’en plaignait !